La traversée

Jeudi 21 novembre nous larguons les amarres vers Grenade contents de prendre la mer. La météo est bonne. Nous profitons d'une fenêtre, qui prévoit 10 à 15 noeuds de vents , bien Est (trop Est), avec une large pétole au nord que nous laissons derrière nous en décollant le jeudi 21. Nous devrions toucher plus de vent à mi chemin, et la houle de travers, au début prévue de 4 mètres dans trois jours, est revue à la baisse. Nous nous imaginons donc filant sous spi à 8 /10 noeuds, et rejoignant les Antilles en moins de 13 jours en comptant large, avançant notre montre d'une heure tous les trois jours. Il n'en fut rien ! 

. Le ferry qui relie Santo Antao nous rappelle à l'ordre à grand coup de sirène hurlantes.

"-T'avais pas vu ?

-non ! Il était pas en grève et l'autre en maintenace ?

- ...!!?

-Au fait il est quelle heure

- 16h"

En longeant Santo Antao le vent fait des pirouettes, faiblit. Le lasy jack se décroche lors d'un empanage imprévu...puis le vent tombe totalement. Moteur. Bruit suspect, et secousses anormales, l'hélice est bloquée par on ne sait quoi, on coupe tout ! Nous voilà bien partis ! Je monte Etienne au mât, on récupère le lasy jack avant la nuit. Le génois est tangonné, nous prenons tout doucement le large poussés par de faibles risées.

Notre première nuit commence à la lueur des étoiles et des crépitements lumineux du plancton fluorescent, petites étoiles éphémères par milliers, échos des cieux. Les poissons volants s'agitent tout autour ils paraissent attirés par les feux de navigation. Le vent est totalement instable, les voiles claquent, difficile de trouver le sommeil malgré la fatigue de notre fête de départ. Nous n'avons plus de propulsion moteur, nous continuons sous grand voile et génois. Puis le vent s'établit même brusquement, et Le breizh-îles file à 9/10 noeuds, reccord à 11,6 pendant le quart de Gabriel. Il n'y aura plus de record ! Nous avons 2170 miles à parcourir....

Le lendemain nous prenons un début de rythme, les enfants font des cabanes dans le carré. La terre n'est plus en vue, nous sommes seuls sur une sacrée étendue de mer, une mer d'un bleu profond, insondable. Et puis une voile à l'horizon. Ce sont nos voisins de ponton partis peu avant, que nous doublons tout près le soir venu. Grands signaux de lumière, et bon vent à vous... Les essais d'hélice semblent concluants, nous ne saurons pas ce que nous avons trainé avec nous. La nav est agréable, petite houle tranquille sous spi, que nous remplaçons par le génois la nuit. Nous continuons de nous régaler du boeuf carottes aux choux mijoté. Nous sommes confiants.

Au matin du troisième jour je repère in extrémis un OFNI droit devant. Nous l'évitons de justesse par un coup de barre bien envoyé, il longe la coque à tribord, sorte d'énorme casier flottant en bois avec des roues ou des pneus, et ...des requins en plein festin. Nous sommes bien contents de ne pas devoir plonger pour le dégager !

Marceau se met à la cuisine. Pizzas. Puis le vent mollit de nouveau. Nous sommes partis depuis trois jours, et la météo n'est plus bonne. Elle prévoit un vent très faible jusqu'à mi nav puis plus rien pendant une durée incertaine de 3 à 4 jours. La zone sans vent s'est élargie, et nous allons tomber dedans. Les alizés ne sont pas au rendez vous, et nous n'avons après calcul savant (la jauge n'est pas fiable), que deux jours d'autonomie moteur. Nous devons garder du gasoil pour recharger les batteries. S'en suit une série de décisions : couper le frigo la nuit, puis couper le frigo tout court qui pompe trop sur les batteries. Un seul film par jour. Barrer pendant les quarts de nuit d'Etienne.

Etienne assure la nav à partir des fichiers grib, cherche le vent plus sud. La mer encore toute frissonnante, semble s'aplanir. Nous laissons derrière nous une petite trace vite engloutie, nous nous préparons à passer du temps sur l'océan. Marceau pêche une petite dorade coriphène que nous mangeons pour le goûter ! Il nous régale de tarte aux pommes, et de desserts à la banane. Nous avons accroché un régime impressionant au portique d'annexe. " Ca sent la banane..."

Deux lignes de pêche sont montées...nous avons deux touches, en même temps. Deux très très grosses touches. Ca tire, ça saute jusqu'à ce qu'un nouvel OFNI, le même, celui du début avec les requins venus ripailler, longe de nouveau la coque. Pas étonnant que ça morde ! S'en suit une formidable bagarre aquatique à la poupe, sous nos yeux impuissants. Coup d'aileron, remous, et claque ! Plus de ligne à tribord, plus de bas de ligne à babord. Nous remontons la ligne qui traine. Un gros poisson fait volte face et s'attaque au pauvre fil que nous tentons de sauver. "Un gros truc rouge" d'après Anatole. Il s'emêle dedans, se dégage et disparait ! Consternation !

Au loin croise un pétrolier. On lui demanderait bien un peu de gasoil ! Ca mord de nouveau et de nouveau nous perdons toute la ligne. Nous pêchons sans conviction aucune, nous parcourons de plus en plus lentement le large océan. Ce qui devait arriver, arriva. jeudi 28 mer d'huile. La bonne nouvelle vient des fichiers grib. Le vent revient faiblement samedi. Moteur donc pendant 48 heures. On y croit, on espère. Nos nuits sont formidables. Nous comptons les étoiles filantes, les satellites, voie lactée, et fixons des tâches noires pour faire apparaitre de nouvelles étoiles dans l'extrême profondeur, dans l'infiniment grand.

Les journées deviennent de plus en plus chaudes, nous jouons avec les nuages, scrutons l'horizon, observons les oiseaux de grand large piquer des têtes, reprendre leur envol. Il y en a même un, blanc, qui ressemble étrangement aux paille en queux de La Réunion. Nous passons du temps dans le carré, petit repère sécurisant où l'on se love en différentes occupations, jetant des coups d'oeil sur les horizons changeant sans cesse. Marceau nous prépare une petite fête de mi trajet, chanson de son cru à l'appui ! Y'a d'l'ambiance à bord...

Comme promis le samedi 30 une petite brise souffle, toute frêle, La grand voile et le spi sont immédiatement renvoyés, et laissés jour et nuit, pour encourager le breizh-îles qui réagit à la moindre risée. Nous sommes bien loin des conseils de navigateurs avisés conseillant de prendre la nuit des ris dans la grand voile et de ne laisser qu'un bout de génois. Il faut qu'on avance. Le spi s'enroule autour de l'étaie la nuit de dimanche, le vent continuant de faire des embardées à 30 ° de la route, il finira momentanément au placard. Les alarmes "vent" sonnent constament. Côté radar, beaucoup moins. Nous croisons tout de même un cargo au loin...

Lundi 2 le vent faiblit de nouveau jusqu'au lendemain, mardi. Inquiétude à bord. Aurons nous de nouveau plus du tout de vent ? Au lecteur traceur le temps restant apparait à l'écran, avec ses deux chiffres tant attendus mais nous fait des clins d'oeil. Plus rien, 90 heures, plus rien, 85 heures... La nuit qui suit est ventée, toujours instable et virevoltante, mais bien là. Une houle de travers nous fait craindre pour le spi. Nous décidons d'affaler en pleine nuit, à 4h et à la lampe torche en atteignant les 9/10 noeuds. Choquer l'écoute, choquer le bras, faire un noeud avec le spi, un autre noeud, choquer la drisse (un peu) reprendre la drisse, serrer le noeud, mulet au wich, choquer le hale-bas de tangon, le reprendre, border le bras... Etienne lâche prise au bout d'une heure d'une longue bagarre. On dénouera demain au petit jour. Etienne reprend l'écoute, borde correctement et...

"-Etienne, le noeud se défait tout seul ! Y'a plus de noeuds !

-On y va ! On recommence ! "

Et c'est reparti, et c'est conclu en un temps record, génois envoyé ! Courte nuit pour Etienne qui a pris sur sa pause nocturne !

Mercredi, le spi est renvoyé dans la matinée. Après calcul aléatoire, il y a de forte chance pour que l'on arrive la nuit du lendemain, mais cela se joue à deux trois heures près. Soit on accélère, soit on freine. Nous décidons de continuer comme cela et de tenter le mouillage dans Prickly Bay en cas d'arrivée nocturne. De toute façon le choix va être vite fait. Des grains de plus en plus nombreux en approchant des Antilles, puis de plus en plus étendus, avec arc en ciel en déco de fond nous foncent dessus. Le vent forcit jusqu'à 20 noeuds, puis 25. Etienne en pleine partie endiablée d'anti monopoly avec les trois gars, prend la barre. Breizh-île se comporte bien, très bien même. Il est stable prend de la vitese, surfe sur les vagues, Etienne est heureux, le vent monte... un souffle puissant envoie notre spi dans la flotte. Déchiré net à 50 cm de la tête. A la cave, la belle voile...

La fin de nav est guidée par les rafales, les alarmes, les quarts de plus en plus courts, l'exitation de la terre, le sentiment de quitter un univers étonnant, stressant parfois, démesuré, vivant, changeant... terre, terre en vue, Tobago, à babord...puis Grenade en fin d'après midi. Nous sommes jeudi 5, partis depuis 14 jours, avec l'impression de s'en sortir rudement bien avec le fichu vent qu'on a eu... mais il faut encore assurer l'arrivée.

La lune n'offre qu'un minuscule croissant. C'est donc à la lueur de la bougie que nous ferons notre entrée. Marceau au projecteur à l'avant, arnaché à la ligne de vie, et tout le monde aux aguêts. Gabriel sur l'écran de nav, Etienne multipliant les aller-retours, à l'écoute des informations d'Anatole et moi sur les feux (inversés), les fonds, les contours de la côte... On remballe les voiles, on clarifie le cockpit, on tend l'oreille, on ouvre grand les yeux. Nous nous engouffrons dans la baie à petite vitesse, repérons les bateaux au mouillage et jetons l'ancre par 8 mètres de fond, y'a personne devant. On s'assure que ça tient (marche arrière à fond) on fignole le tout, et nous coupons le moteur. Silence. Un silence impressionnant. Nous nous rendons compte à quel point nous avons vécu dans le bruit pendant deux semaines. Nous savourons cet instant, ne réalisant pas tout à fait ... Des petits bruits de conversation nous parviennent au loin, très loin, couverts par le chant de criquets au son métallique.

Au petit matin, après une bonne nuit de sommeil, nous glissons notre nez dehors : nous nous trouvons en plein milieu du chenal (personne devant ! ), dans une baie très verdoyante, tropicale, où mouille une quantité impressionnante de bateaux. Rangement, accostage au minuscule port, accueil cordial au bureau de l'immigration "Yes man ! " et chaleur torride !

Petite inspection de dessous, un bout de pêcheur est pris dans l'hélice et trainé probablement depuis le premier soir, ce qui nous aurait ralenti d'après Etienne d'au moins un demi noeud. Comme il aime bien les calculs, si nous avions fait l'ARC, nous aurions été 8ieme en temps réel et 6ième en temps compensé. Médaille !

Coucou les Caraïbes...

Coucou tout le monde ...